C’est de L’eau (This Is Water)

October 22, 2012 § Leave a comment

“Quelques pensées, exprimées lors d’une occasion importante, sur comment vivre avec compassion”

Voici ma première tentative de traduction d’un des géants des Lettres Américaines de la fin du dernier millénaire, ainsi que du début du nouveau, David Foster Wallace. Le texte qui suit a déjà été traduit une fois par un certain Charles Recoursé, détail qui m’avait échappé jusqu’à-ce que j’en sois au peaufinement de ma propre traduction. Oh well… This Is Water, donc, une adresse donnée en 2005 à l’occasion de la remise de diplômes pour les nouveaux licenciés de Kenyon College, dans l’état de l’Ohio (et visionable sur yourteub) sera la seule fois que DFW posera aussi directement, et en publique, ce genre de questions on va dire fondamentales, alors qu’il patoge au milieu d’un roman, The Pale King (“Le Roi Pâle”), qu’il écrit depuis bientôt 10 ans, qui n’en finit pas, et qui ne verra le jour que de manière incomplète et posthume. Il publie plus fréquemment au cours des années 90, avec plusieurs livres d’histoires courtes et d’essais, ainsi que deux romans (dont l’énormissime et fameux Infinite Jest (“Farce Infinie”), publié 9 ans avant l’adresse) à son nom. Il se suicide (avec une balle dans la tête, détail non-négligeable) en 2008, seulement 3 ans après avoir donné cette adresse. 

_________

 (S’il y en a parmi vous qui ressentent l’envie de transpirer [toussotements], je vous conseille de vous laisser aller, puisque je vais certainement le faire, moi. D’ailleurs je vais… [paroles garbouillées pendant qu’il remonte sa robe et tire un mouchoir de sa poche.])

Bienvenue aux parents, et féliciations aux nouveaux diplômés. Deux jeunes poissons, en pleine nage, rencontrent un poisson plus âgé qui nage dans l’autre direction, qui leur hoche la tête, et dit “B’jour, les garçons. Elle est bonne, l’eau?” Et les deux jeunes poissons poursuivent leur nage quelques temps, et puis au bout d’un certain moment l’un deux se tourne vers l’autre et demande “De l’eau, c’est quoi?”

Le déploiment de ce genre d’histoirettes parabolesques et didactiques fait partie des exigences normales que l’on attend des adresses aux licenciés lors de cérémonies de remise de diplômes aux EU. Il se trouve que l’histoirette, en tant que convention du genre, en est une des moins pires, moins fumeuses… mais si vous pensez que j’ai l’intention de me présenter comme le vieux et sage poisson vous explicant à vous les poissons jeunes ce que c’est que de l’eau, ne vous inquiètez pas. Je ne suis pas le vieux et sage poisson. Si je vous ai raconté l’histoire des poissons c’est simplement pour remarquer que les réalités les plus importantes et évidentes sont, justement, souvent celles qui sont les plus dûres à voir et dont il est le plus difficile de parler. En tant que phrase en anglais, bien sûr, il s’agit là d’une platitude tout ce qu’il y a de plus banal, mais le fait est que dans les tranchés quotidiennes de l’existence adulte, ce genre de platitudes banales peut être d’une importance de vie ou de mort; ou du moins est-ce ce que j’aimerais vous suggérer au cours de cette agréable et plutôt sèche matinée.

Bien sûr l’exigence principale de ce genre de discours, c’est que je suis sensé vous parler de ce que signifie votre Education Humaniste[1], vous expliquer pourquoi le diplôme que vous êtes sur le point de recevoir a une réelle valeur humaine, au lieu d’être une simple récompense matérielle. Alors parlons DU cliché le plus répandue de ce genre de discours, c’est à dire de l’idée que l’interêt d’une éducation humaniste, c’est moins de vous remplir à rabord de connaissances, et plutôt de vous “apprendre à penser.” Si vous êtes comme moi quand j’étais étudiant, vous n’avez jamais aimé qu’on vous dise ça, et vous avez tendance à vous sentir un peu insulté à l’idée que vous auriez besoin de quelqu’un pour vous enseigner à penser, puisque rien que le fait d’avoir été pris dans une fac aussi bonne semble bien être la preuve que vous savez déjà penser. Mais je vais vous faire l’hypothèse que ce cliché humaniste n’est en réalité pas insultant du tout, parce que ce qu’il y a vraiment d’important dans la manière dont on vous apprend à penser dans un endroit comme celui-ci, ça n’a pas grand chose à voir avec la capacité à penser, mais se fait plutôt dans le choix de ce à quoi l’on pense. Si votre liberté absolue de choix, en ce qui concerne ce à quoi vous pensez, vous semble un fait tellement évident qu’en parler serait une perte de temps, je vous demande de penser à l’eau et aux poissons, et de faire abstraction, le temps de quelques minutes, de votre skepticisme concernant la valeure de tout ce qui est complètement évident.

Voici une autre histoirette didactique. Deux mecs sont assis ensemble dans un bar au fin-fond de nulle part en Alaska. L’un des deux mecs est religieux, l’autre est athée, et ils débattent de l’existence de Dieu de cette manière intense qui ne vient qu’aux alentours de la quatrième bière. Alors l’athée dit: “Ecoute, c’est pas comme si j’avais pas de vraies raisons pour ne pas croire en Dieu. C’est pas comme si j’avais jamais fait l’expérience de toute cette histoire de Dieu et de la prière. Rien que le mois dernier, j’ai été surpris bien loin du campement par cette terrible tempête de neige, et j’étais complètement paumé et j’y voyais rien, et il faisait moins quarante-cinq, et alors j’ai tenté: je suis tombé à genoux et je me suis écrié ‘Ô Dieu, s’il y a un Dieu, je suis perdu dans cette tempête, et je vais mourir si tu ne m’aides pas.’” Et puis, dans le bar, le mec religieux regarde l’athée d’un air confu. “Et bien dans ce cas tu dois y croire, maintenant,” dit-il, “Après tout, te voici, en vie.” Mais l’athée répond en roulant ses yeux. “Nan mec, c’est juste que par hasard quelques Eskimos sont passés par là juste au bon moment, et qu’ils m’ont indiqué le chemin du campement.”

C’est facile de faire passer cette histoire par les chemins habituelle d’une analyze dite humaniste: une seule et même expérience peut indiquer deux choses complètement différentes pour deux personnes différentes, étant donné leurs différents modèles de convictions et leurs deux façcons différentes de donner un sens à leurs expériences. Puisque nous prisons la tolérance et la diversité de convictions, nulle part dans notre analyze humaniste ne veut-on affirmer que l’interprétation de l’un est vraie et que celle de l’autre est fausse ou mauvaise. Ce qui est très bien, sauf que du fait on ne finit jamais par parler d’où viennent, au juste, ces convictions et ces modèles individuels. Ce qui veut dire, d’où elles viennent à l’intérieur des deux mecs. Comme si l’orientation la plus basique prise par une personne envers le monde, et le sens de son expérience était simplement inscrit dans ses gènes, comme la taille ou la pointure; ou automatiquement emprunté à la culture, comme le language. Comme si notre façon de donner leur sens aux choses n’étaient en fait pas une question d’un choix personnel et intentionnel. En plus, il y a ce problème de l’arrogance. Le mec non-religieux est tellement certain dans son rejet de l’idée qu’un lien entre les Eskimos qui passaient et sa prière puisse exister. Certes, il y a tout un tas de croyants qui semblent être arrogants et certains de leurs propres interprétations, aussi. Probablement qu’ils sont encore plus répugnants que les athées, du moins pour la plupart d’entre nous. Mais le problème des idéologues religieux est exactement le même que celui du non-croyant dans cette histoire: la certitude aveugle, une fermeture d’esprit équivalente à un emprisonement si complet que le prisonier ne sait même pas qu’il est enfermé.

L’interêt ici étant que je pense qu’il s’agit là d’un aspect de ce que veut vraiment dire cette phrase, “m’apprendre comment penser.” A être un tantinet moins arrogant. Avoir une conscience un tout petit peu critique de moi-même et de mes certitudes. Parce qu’un énorme pourcentage des choses dont j’ai tendance à être absolument certain sont, en fait, complètement fausses et illusoires. J’ai appris ça à mes dépens, comme je prédis que vous, jeunes diplômés, l’apprendrez aussi.

Voici un example parmi d’autres de la fausseté complète d’une chose dont j’ai tendance à être automatiquement sûr: tout dans mon experience immédiate soutien ma profonde conviction que je suis le centre absolu de l’univers; la personne la plus réelle, la plus vive, et la plus importante qui soi. On pense rarement à ce genre de nombrilisme naturel et basique parce que c’est quelque chose de si répugnant socialement parlant. Mais c’est plus ou moins la même chose pour tout le monde. Ce sont nos paramètres par défaut, inscrits dans nos plaques matrices à la naissance. Réflechissez-y un instant: il n’y a pas d’expérience dans votre vécu dont vous n’êtes pas le centre absolu. Le monde tel que vous le vivez est là devant vous ou derrière vous, à gauche ou à droite de vous, sur votre télé ou votre moniteur. Et ainsi de suite. Les pensées et les émotions des autres doivent vous être communiquées d’une certaine manière, mais les votres sont si immédiates, urgentes, réelles.

Ne vous inquiètez pas, je ne m’apprête pas à vous faire une leçon sur la compassion ou l’ouverture d’esprit ou quoi que ce soi en rapport aux supposées “vertues.” Il ne s’agit pas de vertue. Il s’agit du choix que je fais de travailler à changer ou bien à me libérer, d’une manière ou d’une autre, de mes paramètres naturels, inscrits dans mes gènes par défaut, et qui font que je suis profondément et litéralement centré sur moi-même et que je vois et interprète tout dans cette optique du moi. On dit des gens qui peuvent ajuster leurs paramètres naturels par défaut de cette façon qu’ils sont “bien-ajustés;” je vous propose que si une telle expression existe, ça n’est pas par accident.

Etant donné l’atmosphère[2] de triomphe académique qui règne ici actuellement, une question évidente qui se pose est de savoir combien au juste ce labeur d’ajustement de nos paramètres par défaut requiert de réelles connaissance ou d’intellect. C’est une question très délicate. Probablement que ce qu’il y a de plus dangereux dans une éducation académique – pour ma part du moins – c’est qu’elle facilite ma tendance à sur-analyzer les choses, à me perdre dans des arguments abstraits qui se passent dans ma tête, au lieu de faire attention à ce qui se passe juste devant moi, de faire attention à ce qui se passe à l’intérieur de moi-même.

Comme je suis sûr que vous le savez à votre stade, il est extrêmement difficile de rester éveillé et attentif, au lieu de se laisser faire hypnotiser par le monologue qui se déroule dans votre propre tête (ce qui se passe peut-être à l’heure actuelle). Vingt ans après avoir reçu mon propre diplôme, je suis lentement arrivé à comprendre que ce cliché d’une éducation humaniste qu’on “vous-y apprend à penser,” c’est du language codé qui en réalité décrit une idée bien plus sérieuse et profonde: “apprendre à penser,” ça veut vraiment dire apprendre à exercer un certain controle sur ce à quoi, et comment, vous pensez. Ça veut dire être suffisament conscient et éveillé pour choisir ce à quoi vous faites attention et pour choisir votre manière de donner un sense à vos expériences. Parce que si vous n’êtes pas capable d’exercer ce genre de choix dans la vie adulte, vous vous ferez complètement baiser.

Pensez à ce vieux cliché qui dit que “l’esprit est un excellent serviteur, mais un terrible maître.” Ce dicton, si nul et inintéressant à premier abord, exprime en réalité une grande et terrible verité. Ce n’est pas du tout par accident que les adultes qui se suicident avec des armes à feu se tirent presque toujours une balle dans la tête. Ils tirent sur le terrible maître. Et la verité c’est que la plupart de ces suicidés étaient déjà morts bien avant d’appuyer sur le déclic.

Et je vous soumets qu’elle est là, la vraie valeur, sans conneries, de votre éducation humaniste: de vous permettre de ne pas passer la vie adulte comfortable, prospère et respectable que sera la vôtre, dans un état mort, inconscient, l’esclave de votre tête et de votre paramètre naturel par défaut qui est d’être seul, uniquement, complètement, impérialement seul, jour après jour après jour. Ça peut paraître hyperbolique, ou comme du blabla abstrait. Soyons concrets. Le fait simple est que vous, les très-bientôt diplômés, n’avez pas encore idée de ce que ça veut dire, “jour après jour après jour.” Il se fait qu’il y a de grosses parts entières de la vie adulte Américaine dont personne ne parle dans ce genre de discours. Une de ces parts comprend l’ennui, la routine, et les frustrations mesquines. Les parents et les plus vieux ici savent on ne peut plus trop bien de quoi je parle.

À titre d’example, prenons une journée adulte moyenne. Vous vous levez le matin, vous rendez à votre boulot difficile de cadre licencié, et vous travaillez dûr pendant huit ou dix heures, et à la fin de la journée vous êtes fatigués et un peu stressés et la seule chose que vous avez envie de faire c’est de manger un bon dîner et puis peut-être de décompresser pendant une heure, et puis de vous pieuter tôt parce que, bien sûr, vous êtes obligés de vous lever tôt le lendemain et de tout recommencer. Mais soudain vous vous rappelez qu’il n’y a rien à manger à la maison. Vous avez pas eu le temps de faire les courses cette semaine à cause de votre boulot difficile, et du coup maintenant après le travail vous devez prendre la voiture et vous rendre au supermarché. C’est la fin de la journée de travail et la circulation ressemble à ce à quoi on pourrait s’attendre: elle est très lente. Du coup le fait de vous rendre au supermarché prend bien plus de temps que ça ne devrait, et quand vous y arrivez enfin, le supermarché est blindé de monde, parce que bien sûr c’est l’heure de la journée à laquelle tous les autres gens qui bossent tentent de prendre un peu de temps pour faire les courses. Et le magasin est hideusement éclairé et infusé de musique d’ambiance mangeuse d’âmes ou de pop de masse, et en gros c’est le dernier endroit au monde où vous aimeriez vous trouver, mais vous ne pouvez pas simplement rentrer et vite ressortir; il faut que vous vous trimballiez au travers des rayons désordonnés de cet énorme magasin sur-illuminé pour trouver ce que vous voulez, et il vous faut maneuvrer votre gros caddie autour de tous ces autres gens à caddies qui sont eux-mêmes pressés et fatigués (et cetera, et cetera, on enlève des trucs vu que cette cérémonie de remise de diplômes dûr un bon bout de temps) et au bout d’un moment vous obtenez le nécessaire pour dîner, sauf que maintenant il se fait qu’il n’y a pas assez de stations de caissières ouvertes en dépit du fait que c’est la fin de la journée et que tout le monde est là. Du coup, la queue est incroyablement longue, ce qui est débile et exaspérant. Mais vous ne pouvez pas vous fâcher avec la caissière qui travail frénétiquement, et qui se fait exploitée dans un boulot don’t l’ennui et l’insignifiance dépasse notre imagination à nous tous ici dans l’enceinte de cette prestigieuse faculté.

Enfin bref, vous arrivez enfin à l’avant de la queue, et vous achetez la nourriture, et on vous dit de “Passer une bonne journée” dans une voix qui est sans question la voix de la mort en personne. Ensuite il vous faut prendre vos sacs plastics louches et fragiles et pleins de courses et les mettre dans votre caddie avec son unique roue cinglée qui vous enrage parce qu’elle veut absolument aller vers la gauche, traverser l’étendue du parking truffé de bosses, d’ordures, et blindé de monde, et refaire tout le chemin de la maison dans de lents et lourds embouteillages tous pleins de 4*4, etc., etc.

Bien sûr, tout le monde ici a déjà fait cette expérience. Mais ça ne fait pas encore vraiment partie de la routine de votre vie de licenciés, de jours en semaines et de semaines en mois et de mois en années.

Mais ça en fera. Avec tout un tas d’autres routines par ailleurs, toutes aussi mornes, chiantes et apparemment insignifiantes. Mais enfin peu importe, là n’est pas la question. Ce qui importe, c’est que c’est exactement au moment d’être confronté à ce genre de conneries mesquines et exaspérantes que cette question de choix va se jouer. Parce que les embouteillages et les rayons blindés et les queues à n’en plus finir me donnent pleins de temps pour penser, et si je ne choisis pas consciemment comment je pense et ce à quoi je fais attention, je serai en rogne et malheureux à chaque fois qu’il faut que j’aille faire les courses. Parce ma certitude, lorsque je suis en mode naturel par défaut, c’est que dans des situations comme celles-ci tout, en réalité, tourne autour de moi-même. Il s’agit de que moi j’ai faim et que moi je suis fatigué et que moi je veux rentrer à la maison, et tout au monde semblera indiquer que tous les autres sont simplement dans mon chemin. Et qui sont, d’abord, tous ces gens dans mon chemin? Et regardez comme la plupart d’entre eux ont l’air répugnants, et comme ils ont l’air cons et inhumains à avancer dans la file avec leurs têtes de boeufs et leurs yeux morts, ou comme ils sont chiants et malpolis, à parler à tue-tête sur leur portables au milieu de la queue. Et regardez comme tout ça me fait personnellement et profondément injustice: j’ai travaillé dûr toute la journée et je crève de faim et je suis fatigué et je peux même pas rentrer chez moi manger et décompresser à cause de tous ces putains de gens débiles.

Ou, bien sûr, si je suis plutôt en mode variante bobo à conscience sociale de mon mode naturel par défaut, je peux passer mon temps dans les embouteillages de fin de journée à être dégoûté par tous les énormes et stupides 4*4 et Hummer et Camionettes-à-quinze-roues qui blockent la voie tout en gaspillant de l’essence avec leur réservoirs égoïstes de 150 litres, et je peux réfléchir au fait que les autocollants de par-chocs patriotiques ou religieux semblent toujours être accrochés aux [en réponse à de lourds applaudissements:] non mais ça c’est un example de comment ne PAS penser, hein – véhicules les plus énormes, répugnants et égoïstes, conduits par les plus hideux, aggressifs conducteurs sans aucune considération pour les autres. Et je peux penser au fait que les enfants de nos enfants nous haïrons pour avoir gaspiller tout le pétrole du future, et probablement pour les avoir nické avec le réchauffement planétaire, et à à quel point on est tous pourri gâté et con et dégoûtant, et à quel point la société de consommation moderne pue, tout simplement, et ainsi de suite.

Bref, vous saisissez.

Si je choisis de penser comme ça dans un magazin et sur l’autoroute, très bien. On est plein à le faire. Sauf que le fait de penser comme ça, ça a tendence à être si facile et automatique que ça n’a pas besoin d’être un choix. C’est mon mode naturel par défaut. C’est la façon automatique dont je fait l’expérience des parties de la vie adulte qui sont ennuieuses, frustrantes et pleines de monde, lorsque j’opère sous la conviction automatique et insconsciente que je suis le centre du monde, et que les priorités du monde devraient être déterminées par mes sentiments et besoins immédiats.

Le truc c’est que, bien sûr, il y a pleins de façons différentes de réfléchir à ce genre de situation. Il n’est pas impossible que dans ce bouchon, parmi tous ces véhicules à l’arrêt dans mon chemin, il y en ai parmi ceux qui sont en 4*4 qui fûrent victimes d’horribles accidents de voitures dans le passé, et aujourd’hui tremblent tellement à l’idée de conduire que leur psy leur a comme ordonné de se procurer un énorme, lourd 4*4 afin qu’ils se sentent suffisament en sûreté pour conduire. Ou que l’Hummer qui vient de me couper a peut-être un père au volant don’t l’enfant, assit dans le siège d’en face, est blessé ou malade, et qu’il essaye d’emmener cet enfant à l’hôpital, et qu’il est lui pressé pour une raison plus importante et légitime: en fait, c’est moi qui suis dans SONchemin.

Ou je peux faire le choix de m’efforcer à songer à la possibilité que tous ces autres gens dans la queue au supermarché s’ennuient autant et se sentent tout aussi frustrés que moi, et que les vies de certains d’entre eux sont probablement plus lassantes et pénibles que la mienne.

Encore une fois, je vous prie de ne pas penser que je vous donne des conseils moraux, ou que je suis en train de dire que vous êtes “sensés” penser comme ça, ou que quiconque s’attend à ce que vous le fassiez juste automatiquement. Parce que c’est dûr. Ça demande de l’effort et de la volonté, et si vous êtes comme moi, il y a certains jours où vous n’en serez pas capable, ou n’en aurez tout simplement pas envie.

Mais la plupart du temps, si vous êtes suffisament conscient pour vous donner un choix, vous pouvez choisir de regarder différemment cette grosse femme aux yeux morts et au faciès sur-maquillé qui vient d’engueulée son gosse au beau milieu de la queue. Peut-être que d’habitude elle n’est pas comme ca. Peut-être qu’elle n’a pas dormit ces trois dernières nuits parce qu’elle était occupée à tenir la main de son mari qui meurt d’un cancer de l’os. Ou peut-être que c’est cette même femme, employée au département des véhicules à moteurs, qui juste hier a aidé votre conjoint à résoudre un problème terrifiant, exaspérant et plein de paperasse par un petit geste de gentilesse bureaucratique. Bien sûr, rien de tout ça n’est bien probable, mais ça n’est pas impossible non plus. Ça dépend simplement de ce que vous voulez prendre en considération. Si vous êtes automatiquement certains que vous savez ce que c’est que la réalité, et que vous fonctionnez en mode par défaut, alors vous, tout comme moi, ne prendrez probablement pas en considération des possibilités qui ne sont pas énervantes et déprimantes. Mais si vous apprenez vraiment à faire attention, alors vous saurez qu’il y a d’autres options. Ce sera vraiment dans votre pouvoir de vivre une situation blindée de monde, où il fait chaud, où ça avance pas, bref une situation de type enfer-consommateur non seulement comme profonde, mais sacrée, brûlant de la même force que celle qui fit que les étoiles furent: l’amour, la camaraderie, l’unité mystique et profonde de toutes choses.

Non pas que tout ce blabla mystique soit forcément vrai. La seule chose qui soit vraie avec un grand V c’est que c’est à vous de décider comment vous allez essayer de le percevoir.

Je vous soumet qu’elle est là, la liberté d’une réelle éducation, de cet apprentissage de comment être bien-ajusté. Vous pouvez en toute conscience faire le choix entre les choses qui veulent dire quelque chose et celles qui ne veulent rien dire. C’est à vous de décider ce que vous vénérez.

Parce que voici un autre fait étrange mais vrai: dans les tranchées quotidiennes de la vie adulte, l’athéisme, en fait, ça n’existe pas. Ne rien vénérer, ça n’existe pas. Tout le monde vénère. Le seul choix qu’on puisse faire est dans ce que l’on vénère. Et ce que le choix de vénérer une sorte de dieu ou un truc de type spirituel a de convaincant – que ce soit J.C. ou Allah ou YHWH ou la Mère Déesse des Wiccans, ou les Quatre Nobles Verités, ou une série inviolable de principes éthiques –  c’est que plus ou moins toutes les autres trucs que vous puissiez vénérer vous dévorera vivant. Si vous vénérez l’argent et les choses, si elle est là votre source du sense de la vie, alors vous ne pourrez jamais en avoir suffisament, ne sentirez jamais que ce que vous avez suffit. C’est la verité. Vénérez votre corps et la beauté et l’allure sexuelle et vous vous sentirez toujours moche. Et quand le temps et votre âge commenceront à se faire voir, vous pouvez être sûrs de mourrir un million de morts avant qu’on ne vous pleur. Sur un certain niveau, tout ça, on le sait tous déjà. On l’a codifié sous forme de mythes, de proverbes, de clichés, d’épigrammes, de paraboles;  le squelette de toutes le grandes histoires. Tout le truc, c’est de garder la verité au premier plan de sa conscience quotidienne.

Vénérez le pouvoir, et vous finirez par vous sentir faible et peureux, et vous aurez toujours besoin de plus de pouvoir sur les autres, pour vous insensibiliser à votre propre peur. Vénérez votre intellect, le fait d’être perçu comme intelligent, et vous finirez par vous sentir stupide, comme un imposteur, toujours sur le point d’être découvert. Mais ce qu’il y a de sournois dans ces formes de vénération, ça n’est pas le fait qu’elles soient mauvaises ou que ce soient des pêchés, mais le fait qu’elles soient inconscientes. Ce sont des paramètres par défaut.

C’est le type de vénération dans lequel on se glisse, tout simplement, peu à peu et au fil des jours, tout en devenant de plus en plus séléctif concernant ce que l’on voit et comment on mesure la valeur d’une chose, sans jamais être vraiment conscient que c’est ça qu’on est en train de faire.

Et le supposé monde réel ne vous découragera pas de fonctionner avec vos paramètres par défaut, parce que le supposé monde réel pétrit d’hommes et d’argent et de pouvoir ronronne complaisamment au beau milieu d’une ménagerie de peurs et de colères et de frustrations et de soifs insatiables et du culte du moi. Notre propre culture actuelle a su exploiter ces forces de sorte que la richesse, le comfort et la liberté personelle qui en sont le résultat sont extraordinaires. La liberté de chacun d’être le seigneur de son minuscule royaume pas plus large qu’un crâne, seul au centre de toute la création. Ce genre de liberté est facilement recommendable. Mais bien sûr il y a différents types de libertés, et du type le plus précieux, vous n’en entendrez pas énormément parler dans le grand monde extérieur du vouloir et du succès… Le type de liberté qui est vraiment important demande de l’attention et de la conscience et de la discipline, et le fait d’être capable d’aimer les autres et de faire des sacrifices pour eux encore et encore d’une myriade de façons tracassières et pas particulièrement sexy, tous les jours.

C’est ça la vrai liberté. C’est ça être éduqué, et comprendre comment penser. L’alternative, c’est l’inconscience, le paramètre par défaut, la foire d’empoigne, l’impression constante et rongeante d’avoir possédé, et perdu, quelque chose d’infini.

Je sais que tout ça ne sonne probablement ni très drôle ni jovial ni même d’une grandeure inspirante, comme une adresse de cérémonie de remise de diplôme est censée l’être. Ce que c’est, pour autant que j’en sâche, c’est la Verité avec un grand V, moins tout un tas de formules rhétoriques. Libre à vous, bien sûr, d’en penser ce que vous voudrez. Mais je vous prie de ne pas le prendre simplement comme un sermon de tapage sur les ongles à l’eau de rose. Rien de tout ceci ne porte vraiment sur la moralité ou la religion ou le dogme ou sur de bien grandes questions au sujet de la vie après la mort.

La Verité avec un grand V concerne la vie AVANT la mort.

Elle concerne la valeur réelle d’une éducation réelle, qui n’a presque rien à voir avec les connaissances, et tout avec la conscience pure et simple; la conscience de ce qui est si réel et essentiel, si caché en pleine vue tout autour de nous, tout le temps, qui fait qu’il faut qu’on se rappelle encore et encore que:

“C’est de l’eau.”

“C’est de l’eau.”

Faire ça, rester conscient et vivant dans le monde adulte de journée en journée, c’est d’une difficulté inimaginable. Ce qui veut dire qu’il y a un autre cliché grandiose qui se révèle être vrai: votre éducation EST, vraiment, le travail de toute un vie. Et elle commence[3]… maintenant.

Je vous souhaite bien plus que de la chance.


[1] Ici et ailleurs, je traduis “liberal arts education,” pour clareté, par “Education Humaniste.” Le débat concernant la légitimité d’une telle éducation – qui stresse la polyvalence du sujet, sa capacité à réfléchir, et autres mens sana in corpore sano, en contraste avec une éducation dont le but est strictement technico-professionnel – se fait vieux (en témoignent les multiples allusions de DFW aux arguments en sa faveur, devenus clichés), en même temps que la quasi-universalisation de l’éducation post-bachelière, ainsi que les méthodes et besoins professionnels de l’”Information Age,” font que la pression et le besoin qu’à ce genre d’éducation de se justifier sa propre existence n’ont probablement jamais été aussi fortement ressentis.

Pour ce qui est de la traduction, on aurait tout aussi bien pût utiliser “éducation en arts libéraux,” mais cette phrase, ainsi que le type d’éducation qu’elle désigne, n’existe plus en France depuis bien des siècles déjà. Plus bas, lorsque DFW emploi l’expression à titre d’adjectif, j’ai préferré “bobo.” [- trad.]

[2] Jeu de mot intraduisible sur “setting,” mot qui peut vouloir dire “atmosphère” autant que “paramètre.” [-trad.]

[3] Sorte de jeu de mot sur le fait que ce genre d’adresse aux nouveaux diplômés se dit aux EU adresse de “commencement.” (Soit d’entrée dans le monde “réel” de la vie adulte, on pense bien.) [-trad.]

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